Ceci est le premier article concernant les monnaies digitales des banques centrales. Le premier s’intéresse à l’exemple chinois. Dans le second, nous entrerons plus dans les détails. Nous explorerons quelques-unes des conséquences de l’instauration de ce type de système.

Le futur des monnaies digitales se déroule en Chine

Parmi les thèmes de plus en plus souvent évoqués, il y a celui des CBDC de l’anglais Central Bank Digital Currencies. En français, monnaies digitales de banque centrale.

Cela peut sembler à première vue anodin sachant que les euros ou les dollars que nous utilisons sont en majorité numériques.  De plus, la banque centrale semble déjà être l’émetteur de nos monnaies fiduciaires.

Si la première assertion est vraie, la seconde est en partie fausse. Nous reviendrons sur ce sujet plus longuement dans la seconde partie.

Dans cet article, nous nous appliquerons à comprendre les raisons de l’émergence de la première d’entre elles,  à savoir la monnaie numérique de la banque centrale chinoise (Yuan digital).

Historique du DCEP

Je le dis régulièrement, si l’on veut avoir une idée de ce à quoi ressemblera le futur, une bonne idée est de regarder ce qui se passe dans l’Empire du Milieu. Je pense que beaucoup seraient choqués de voir leur niveau d’avancement technologique.

Les chinois ont commencé à travailler sur l’idée d’un Yuan digital dès 2013. Mais tout s’est accéléré en 2017. La popularité du Bitcoin à cette époque y est certainement pour quelque chose. Mais il ne s’agit que d’une raison parmi d’autres comme nous allons le voir plus après. A cette période, de nombreux travaux sont engagés pour définir notamment l’architecture et la technologie.

En 2020, un test grandeur nature a été réalisé dans 4 grandes villes où se dérouleront les prochains jeux olympiques de 2022.

Pour émettre ces “Yuan d’essai”, la banque centrale a payé une partie de l’allocation transport des fonctionnaires dans la nouvelle monnaie numérique. Une loterie a également été organisée pour les distribuer.

Ce Yuan numérique a bien évidemment une valeur égale à celle du Yuan “classique”. Son système de création est quant à lui différent. La banque centrale chinoise (la “People’s Bank of China”), émet les DCEP (Digital Currency Electronic Payment) auprès des banques commerciales. Ces dernières vont ensuite créer des portefeuilles numériques (wallets) disponibles sur une application spécifique. Enfin, la banque centrale autorise le client à accéder à son compte sur son smartphone.

Dès que ce processus est complété, l’usager peut payer comme il le ferait avec sa carte de crédit ou de paiement.

Monnaie digitale de la Banque Centrale en Chine : Une architecture à l’opposé du Bitcoin

Le système est donc totalement centralisé (contrôle et émission), la valeur du token est fixe et sera gratifié de certaines caractéristiques dont tout Keynésien rêve : une date de péremption. Nous entrerons dans les détails dans le second article sur ce sujet.

Monnaie digitale de la banque centrale Chinoise. Vue de l'application du DCEP chinois

Vue de l’application du DCEP chinois

L’avantage évident est que ce système permet de faire fi de tout intermédiaire. Plus besoin de passer par un réseau type Visa ou Mastercard et donc les frais peuvent théoriquement disparaître.

L’autre caractéristique intéressante du DCEP est qu’il peut fonctionner hors ligne, c’est-à-dire sans accès à Internet. Ceci est fondamental car le but du système est de remplacer à terme le cash. Il doit être utilisable que ce soit en pleine ville avec la 5G ou bien au fin fond des montagnes du Tibet. Cette disparition programmée du cash a bien été aidée par le virus car cela permettra d’ostraciser facilement les récalcitrants sous des prétextes sanitaires.

Autre chose à noter, le système est avant tout destiné aux particuliers et entreprises mais pas aux transactions entre institutions financières ou aux banques centrales.

A l’origine de la monnaie digitale de la Banque Centrale chinoise : La menace interne

Revenons donc à ce qui a poussé les autorités chinoises à agir. Comme évoqué précédemment, la Chine est très en avance à de nombreux égards par rapport à l’Occident. Et notamment en ce qui concerne le paiement digital.

Tencent et Alibaba

Deux mastodontes se partagent l’immense majorité des paiements en ligne dans le pays. Tencent et par dessus tout le géant du commerce en ligne Alibaba avec sa filiale Alipay. Cette dernière fut fondée en 2004. Relativement inconnue en Occident, Alipay a pourtant dépassé PayPal comme plus grosse plateforme de paiement en ligne dès 2013 avec plus de 800 millions d’utilisateurs. Même à l’échelle de l’empire du Milieu, c’est colossal.

L’exploitation des données

Leur succès est tel, que les géants ont commencé à élargir leur panoplie de services financiers. Il est ainsi devenu possible de contracter des prêts ou bien des assurances en quelques clics sur son smartphone. Ce développement de l’offre se comprend assez facilement si l’on considère la mine d’or sur laquelle sont assis ces géants de l’Internet chinois. Comme nos fameux Google, Facebook et consorts, leur principal actif est la donnée qu’ils recueillent sur leur clients par l’intermédiaire de leurs innombrables services “gratuits”. Ces sociétés savent exactement ce que leurs clients achètent, combien de fois ils vont à la salle de sport, si leurs habitudes alimentaires sont satisfaisantes ou s’ils fréquentent régulièrement les médecins ou les pharmacies. Quoi de plus valorisable que ce type d’information lorsqu’on prête de l’argent !

L’avantage concurrentiel est phénoménal par rapport aux acteurs classiques du secteur bancaire qui n’ont pas la possibilité de se servir de ce type de données.

Les autorités chinoises ne s’y sont d’ailleurs pas trompées puisqu’elles utilisent goulûment ces données pour alimenter leur terrifiant système de crédit social (voir notre article sur le grand reset). Encore une fois, regardez ce qui se passe en Chine, cela va arriver chez nous. Certainement par une porte dérobée avec par exemple le passeport vaccinal. Cette hypothèse est passée de théorie complotiste à option favorite des nos technocrates pour s’assurer votre allégeance.

Le business model ultime

Les géants de l’Internet chinois ont ainsi une recette de business inédite alliant finance, commerce en ligne et réseaux sociaux. Mais ce pouvoir sans précédent fait de l’ombre non seulement aux acteurs traditionnels mais également à l’Etat lui-même. Chose intolérable pour le Parti. Ce dernier l’a bien fait comprendre en organisant la disparition pendant plusieurs mois de Jack Ma. Le charismatique fondateur d’Alibaba qui a osé critiquer le système financier local. L’introduction en bourse d’Ant Group, maison mère d’Alipay a d’ailleurs été repoussée aux calendes grecques depuis ces incidents.

Cette menace des géants du web est bien réelle. Il suffit de se rappeler du tollé en Europe provoqué par l’annonce de Facebook en 2019 de la création de Libra, sa propre monnaie numérique. Cet événement et ses proportions ridicules ont montré encore une fois la fébrilité de la construction européenne. L’Europe tremblant devant l’ombre d’une menace, mais également la réalité de la menace.

J’avoue avoir bien ri quand Bruno Lemaire expliquait benoitement que Facebook en modifiant les poids de son panier pouvait avoir un pouvoir sur la monnaie alors qu’il n’était pas élu. Le ministre faisait ainsi d’une pierre deux coups. Il montrait à la fois la faiblesse de l’euro et que la banque centrale était une organisation politique et non indépendante.

La menace externe

Il existe cependant une dernière menace bien plus sérieuse et concrète pour la Chine et sur laquelle ces derniers s’accordent volontiers avec les russes et les européens : le besoin stratégique de se dissocier du système dollar.

En effet, depuis les années Bush et spécialement sous l’administration Obama, les Etats Unis se sont empressés de militariser leur système financier. Par l’intermédiaire du contrôle du réseau SWIFT notamment, le pays se permet d’étendre ses lois à toute personne ou entité utilisant le dollar comme moyen de paiement. Et force est de constater que l’immense majorité des échanges internationaux se fait dans la devise américaine. L’étendue du pouvoir de nuisance est donc énorme. Rappelez vous la sanction de 9 milliards de dollars à l’encontre de la banque BNP Paribas pour avoir notamment facilité des transactions avec l’Iran, alors qu’aucune restriction ne l’en empêchait en France. Cet événement fut un message clair à toutes les institutions financières mondiales. Elles devaient se soumettre aux lois fédérales américaines même si la transaction n’avait rien à voir avec les Etats Unis.

Plus récemment, en août 2020, le gouvernement américain a sanctionné 11 dignitaires de Hong Kong en gelant leurs avoirs détenus partout dans le monde. Malgré quelques réactions indignées, les banques chinoises ont obtempéré. Cela peut sembler incroyable que la Chine si puissante s’incline si facilement. Mais c’est la preuve de la toute puissance du dollar et de sa militarisation… Et donc l’absolue nécessité pour de nombreux Etats de sortir de ce système à sens unique pour des raisons de souveraineté. En Europe, ce sont les Allemands qui sont les premières victimes des sanctions à l’encontre de la Russie. Leur approvisionnement énergétique dépend plus que jamais du gaz russe pour pallier aux carences des énergies renouvelables.

Le court termisme occidental face à la stratégie chinoise

Personnellement, je suis convaincu que cette politique de militarisation du dollar est largement perdante sur le long terme pour les Etats Unis. Mais rien de bien nouveau si l’on considère les cycles longs des différents empires. Il s’agit en fait d’une des raisons de l’accélération du déclin de l’occident. Une autre tendance longue est celle de la fermeture des économies sur elles-mêmes et des guerres commerciales qui s’intensifient.

Dans ce climat, la dépendance de la Chine au système dollar devient un véritable danger pour sa propre souveraineté.

Mais les dirigeants semblent jouer la partie beaucoup plus finement. Je ne serais pas surpris que le Yuan digital connaisse un véritable succès de par son adoption auprès des particuliers et des entreprises dans la zone d’influence chinoise. Par exemple, en incitant à son usage au sein des pays des nouvelles routes de la soie ou bien de la plus grande zone de libre échange au monde, le tout nouveau RCEP.

Les grands argentiers de l’Empire du Milieu ont répété à plusieurs reprises qu’ils n’avaient pas l’intention de remplacer le dollar comme réserve de change. Et ceci semble plutôt logique car cela leur imposerait d’ouvrir leur économie aux capitaux et à un contrôle étranger. Un pas que le Parti ne semble pas près de franchir. Plutôt que de tenter de s’imposer avec un système semblable au Pétrodollar, le DCEP serait le cheval de Troie du régime communiste pour asseoir sa domination financière. L’avenir nous le dira.

Le grand plan derrière la monnaie digitale de la Banque Centrale en Chine

Les bureaucrates chinois  souffrent cependant des mêmes maux que nos énarques. A savoir qu’ils sont convaincus de pouvoir contrôler l’économie et que sans leur intervention divine, le système ne fonctionnerait plus. Mais la grande différence est que les mandarins du Parti n’ont pas à subir les retournements de vestes et le court termisme des politiques occidentaux. En occident l’horizon temporel d’un politique se compte au mieux en quinquennat et le plus souvent en semaines. Le fonctionnaire chinois peut établir des plans décennaux et envisager le long terme.

Avec les monnaies digitales des banques centrales, les gouvernements ne comptent pas savoir quel sera votre prochain achat mais comptent bien orienter votre consommation pour contrôler l’économie.

Plusieurs outils seraient disponibles comme par exemple des incitations pour telle entreprise, tel secteur ou bien un système de date d’expiration forçant à la consommation.

La grande idée est donc de contrôler l’économie avec précision. L’objectif étant d’éviter les crises économiques, éviter l’évasion fiscale, garantir une monnaie stable et évidemment réduire les activités illégales. Autant le dire, l’outil fantasmatique pour un régime totalitaire !

De nombreuses difficultés en perspective pour la mise en place du Yuan digital, la monnaie digitale de la Banque Centrale Chinoise

Cependant, une multitude d’obstacles entravent déjà le succès du Yuan digital.

Le premier d’entre eux concerne le retard important au niveau de l’adoption par rapport aux géants de l’Internet local.

Mais le plus important est peut-être la confiance dans l’Etat Chinois lui-même. En effet, de la même manière que les autres monnaies fiduciaires (euro, dollar, …), le Yuan ne repose sur aucune valeur tangible en dehors de la force de l’Etat et de son pouvoir de lever l’impôt. Peut-on vraiment avoir confiance dans un régime totalitaire ayant un contrôle absolu sur votre portefeuille?

Ainsi, une des forces des Etats occidentaux, et de leur monnaie, est la prééminence du droit sur la politique. Il s’agit de l’État de droit. Bien que s’effritant de manière continue ces dernières décennies et spécialement avec la crise du COVID, le droit et son respect restent puissants dans nos pays et tout particulièrement dans les pays anglo-saxons.

Dans ces circonstances, il apparaît que la crédibilité du Yuan est en réalité très faible. D’ailleurs, malgré son statut de deuxième puissance économique mondiale, la monnaie chinoise est finalement très peu utilisée dans les échanges internationaux, très loin derrière le dollar, l’euro, le yen et même la livre sterling. Elle ne représente que 1.8% des réserves de change mondiales.

La crise du COVID aura largement accéléré les grands changements déjà en cours. Cela nous permet de séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi, pendant que tous les États dans le monde avaient recours à la planche à billets pour conserver une illusion de richesse, les chinois de leur côté n’ont rien fait. Leur monnaie paraît plus forte que jamais et son attrait ne fait aucun doute.

Dans la seconde partie, nous évoquerons plus en détail les risques liés à ces monnaie digitales.

Paul

You may also like

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *