Les événements se sont déroulés à une vitesse incroyable. Les allemands se réveillent médusés de la subite faillite d’un des fleurons du secteur des fintechs, Wirecard. Pourquoi ne semble-t-on avoir rien vu venir alors que tous les éléments de suspicions étaient connus? Quelles leçons peut-on tirer de cette faillite pour protéger ses investissements? Qui sera le prochain Wirecard?

Tout d’abord, voici pour information le graphique historique de Wirecard en bourse depuis 2006 jusqu’à la chute et sa faillite.Graphique historique de Wirecard de 2006 à la chute

Cependant, doit on vraiment s’étonner de cette faillite? En effet, il existait de nombreux signes avant-coureurs qui auraient pu permettre d’émettre des doutes vis-à-vis de Wirecard.

Avant cela, je vais vous parler de l’aspect le plus scandaleux de cette histoire.

Wirecard, Une société bien établie

La société n’est pas une petite startup. Elle a été créé il y a plus de 20 ans et son business a littéralement explosé ses 5 dernières années. Son business model est en réalité assez simple appelé processeur de paiement. Cela consiste à aider les commerçants, spécifiquement sur Internet, à collecter les paiements auprès de leur clients.

Mais en 2005, Wirecard rachète une banque et devient ainsi émetteur de cartes de crédit, en plus de son business d’origine. Un des effets de cette fusion fut que la comparaison avec les autres acteurs du secteur fut bien plus compliquée.

Des soupçons depuis 2008 sur la régularité des comptes de Wirecard

Dès 2008, lors de la crise financière, certains ont commencé à se poser des questions quant à la régularité des comptes de la société. Cette année là, une personne anonyme publie sur un forum d’investissement allemand une liste d’irrégularités allant de la comptabilité innovante jusqu’au fait bizarre que la société avait toujours besoin d’argent frais alors même qu’elle faisait de confortables bénéfices…

Wirecard a réagi immédiatement en demandant directement à faire supprimer ce post. Ceci fut un succès et l’auteur ainsi que son article disparurent du forum.

Un peu plus tard, Markus Straub recopie ce post dans une lettre d’information financière. Apparemment, ce dernier avait également vendu des actions de la société à découvert avant la publication de sa lettre. Cet article va déclencher une enquête pour manipulation de cours par le régulateur allemand et entraînera le copieur en prison.

L’intervention du régulateur allemand pour protéger Wirecard

Déjà l’ombre d’un régulateur aux intentions suspicieuses apparaît clairement.

Markus Straub a certes peut être vendu à découvert l’action avant de publier son article. Mais celui ci était déjà disponible auparavant et il n’a fait que le recopier.

Encore plus effarant, le blogueur anonyme fut retrouvé par la police et interrogé par celle ci, sans suite. Dans tous les cas, personne au sein des autorités ne semblait se soucier de la potentielle véracité des accusations. Tous étaient obsédés par l’horrible crime de manipulation de cours!

Pendant les années qui suivirent ces incidents, de rares analystes ont émis des doutes mais personne n’a prêté attention. Et pourtant, Wirecard annonçait être beaucoup plus rentable que ses concurrents mais sans vraiment apporter d’explications convaincante à cette sur-performance.

Le Financial Times entre en lisse pour enquêter sur Wirecard

A partir de 2018, deux journalistes du Financial Times, commencent à enquêter sur la société et publient des articles critiques vis-à-vis notamment de l’entité de Singapour. Mais Wirecard est au sommet de sa puissance, venant d’intégrer l’indice DAX des 30 plus grandes capitalisations boursières allemandes. La société va attaquer de toute part et trouvera dans la BaFin, le gendarme boursier, un allié de poids. Cette dernière ira jusqu’à ouvrir une enquête contre les deux journalistes, les accusant de manipulation de marché. Cette enquête n’aboutit à rien mais rendra la vie des deux journalistes plus que compliquée.

Encore une fois, une société à la mode, utilise le pouvoir de coercition d’un organisme d’Etat pour poursuivre des individus. Le Financial Times n’a pas lâché ses deux journalistes, ce qui est assez rare pour être rappelé.

Mais comme 10 ans auparavant, personne au sein des autorités ne s’est intéressé aux révélations des journalistes. Pire, la BaFin a interdit les ventes à découvert sur l’action, prétextant un risque pour la stabilité financière. Quelle blague!

Quand on connaît l’issue de cette histoire, difficile de ne pas penser que le comportement du régulateur allemand va bien au delà de l’incompétence crasse et côtoie maintenant la fraude pure et simple.

2020, clap de fin pour Wirecard avec la découverte des fraudes puis la faillite

Ces attaques répétées commencent à semer le doute et un audit des comptes est demandé pour faire cesser ces spéculations sans fondements.

Le cabinet KPMG est ainsi embauché, mais ces derniers se voient refuser l’accès à de nombreux documents. Ils finissent par conclure qu’ils ne sont pas en mesure de valider les comptes et que près de 2 milliards d’euros manquent à l’appel.

Le titre s’effondre, la communauté financière est sous le choc. Personne n’a rien vu venir et le régulateur allemand, qui prétend protéger les investisseurs, se retrouve directement impliqué dans la plus grande fraude comptable en Allemagne.

Quelles sont les leçons à tirer de cette dramatique histoire ayant conduit à la faillite de Wirecard?

D’abord relativement à la détection des compagnies fraudeuses:

  • Une société qui s’attaque systématiquement et de manière agressive à n’importe quel individu osant la critiquer, a évidemment quelque chose à cacher.
  • Si les niveaux de profitabilité ne peuvent être expliqués et sont largement supérieurs au secteur, il y a certainement un souci 
  • Une fraude peut hélas durer de nombreuses années et une position short (à la baisse) peut s’avérer ruineuse, même si au final, on a raison.
  • Des dirigeants recherchant activement la publicité et la lumière des projecteurs.
  • Une politique de rémunération des dirigeants indexée sur le prix de l’action.
  • Turnover important des hauts dirigeants du conseil d’administration.

Au niveau du secteur financier en général:

  • Wirecard est une nouvelle preuve que les analystes financiers ne servent pas à grand chose et ne font que relayer les idées à la mode. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons créé ce site! Nous nous efforçons de penser au travers de différents prismes de réflexion.
  • Le régulateur n’est pas là pour vous protéger. Il est là pour protéger les puissants. Après de nombreuses années en finance, mon opinion est claire, le régulateur a deux fonctions :
    • Inventer des règles pour justifier sa propre existence
    • Protéger les copains (rassurez vous, vous ne faites probablement pas parti du club)
  • J’entends très souvent dire que le secteur de la finance n’est pas régulé (il faudrait dire réglementé), que la finance est débridée… C’est assez drôle à entendre mais finalement aussi navrant. En effet, la finance est de loin le secteur le plus réglementé qui soit. Et on le voit bien, cela ne sert en réalité pas à grand chose, à part à garantir que le pauvre le restera et le riche aussi. Plus les règles sont complexes, plus il vous sera compliqué de dépasser votre situation. Vous pouvez appliquer cela pour n’importe quel secteur. Le code du travail français est un excellent exemple.

Qui sera donc le prochain Wirecard?

Si les crises ont un avantage, c’est bien celui d’accélérer le processus Darwinien de découverte et destruction des entreprises faibles (et dans notre cas, frauduleuses). 

Même si la chute est apparue avant celle des marchés, les choses se sont accélérées pour la société préférée des journalistes: WeWork. Un beau concentré de narcissisme, de dettes, de comptabilité créative et de fraude. Le tout, emballé dans un arc-en-ciel de buzzwords (expressions à la mode mais vides de sens). Tout cela pour un business de location de bureaux…

Peut-être plus polémique, mais les signaux négatifs sont présents depuis longtemps concernant un CEO d’une célèbre société. Il s’agit de Tesla. La personnalité du patron colle parfaitement au profil à risque décrit plus haut. Les pratiques de comptabilité créative sont connues (et plusieurs fois condamnées par le régulateur américain), des rachats suspicieux d’autres activités non liées (SolarCity), …

Graphique historique de la l'action Tesla

Au jour où j’écris cet article, l’action Tesla dépasse les 1400$. Soit une capitalisation boursière de 260 milliards de dollars (près de 10 fois le chiffre d’affaire!). Je ne sais pas s’il s’agit d’une fraude ou pas, mais je suis par contre certain de l’extrême fragilité de la société. Fragilité financière, dépendance aux aides d’Etat (jamais une bonne choses en période de crise), une société qui dépend massivement de son CEO, baisse du prix du pétrole…

Une stratégie intéressante pourrait donc être d’acheter des puts très peu chers avec un strike lointain (500 ou 600$) sur Tesla. Si vous vous trompez, vous ne perdez que la prime. Mais si vous avez raison (avant l’expiration de l’option), votre profit explose.

Mise à jour Septembre 2020 sur le dossier Wirecard

la réalité a dépassé la fiction puisqu’il semblerait maintenant que non content d’être mêlé jusqu’au cou dans cette affaire, les employés de la BaFin ont profité de leurs informations pour spéculer sur l’action Wirecard!

 

Paul

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